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Extrait de l’ émission 5 sur 5 : les bars à shisha
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GILLES GOUGEON, animateur

Où que vous soyez dans le monde, bienvenue à 5 sur 5.

EMMANUEL DESALLIERS, St-Hubert

« Bonjour, monsieur Gougeon. J’ai un fils de 17 ans qui fréquente les bars à shisha.
Il fume du shisha depuis déjà deux ans. Je suis inquiet au niveau de sa santé, qu’est-ce que ça peut avoir comme répercussions. Veuillez m’éclairer, s’il vous plaît. »

Pendant que la consommation de cigarettes diminue considérablement au Canada, l’utilisation de la shisha est en pleine croissance. La shisha, c’est cette fameuse pipe à eau connue aussi sous le nom de narguilé ou de houka. C’est un instrument de fumeur qui a été inventé il y a quatre siècles en Orient.

Depuis quelques années, la shisha est de plus en plus populaire auprès des jeunes d’ici. En 2005, selon Statistique Canada, 8 % des jeunes fumeurs de 15 ans et plus avaient déjà utilisé la shisha pour fumer du tabac. Et surprise, on peut utiliser la shisha pour fumer, en toute légalité, dans certains lieux publics. Emmanuel Desalliers, qui posait la question, a enquêté avec notre équipe sur ce sujet.
(Musique indienne)

– Les bars à shisha sont en vogue dans la région montréalaise depuis quelques années. Emmanuel Desalliers nous accueille chez lui, à Saint-Hubert, en compagnie de son fils, Francis.

– Salut Francis ! Le fumeur de shisha, c’est toi ?
– Eh! oui, c’est moi.
– Alors Francis, donc, ça se passe comment ? Vous, vous fumez de la shisha régulièrement ou…
– Pas très régulièrement. Ça arrive une fois de temps en temps. On se ramasse trois, quatre gars, on s’en va, petite soirée relaxe, on s’en va dans un bar à shisha.

Francis a 17 ans. Il fume de la shisha depuis l’âge de 15 ans.
– Ça se fume dans une pipe à eau. Bon, bien c’est bizarre, hein ? On pense à toutes sortes de choses quand on pense à ça…
– La drogue, autrement dit ?
– La drogue, et puis la drogue relativement forte aussi, de l’opium, bon… et compagnie.
– Là, c’est pas de l’opium que tu fumes ?
– Non, non, non. C’est une… Ça s’appelle du tabac, mais je ne compare pas ça à du tabac parce qu’on ne développe pas de dépendance. Je peux prendre ça relax, je trouve que ça détend. Puis, il n’y a aucun effet secondaire.
Pour permettre à monsieur Desalliers de mieux comprendre le phénomène, nous l’emmenons d’abord expérimenter la shisha.

– Vous, est-ce que vous êtes déjà allé dans un bar à shisha ?
– Pas du tout.
– Bon, bien alors, ici, c’en est un, très populaire, sur la rue St-Denis. Comme vous pouvez voir, pas de drogue.
– C’est bien, c’est très bien !
– Allez-y.

Le propriétaire du Hookah Lounge, Patrick St-Onge, est lui-même un adepte de la shisha. Le rituel qui entoure les séances de shisha fait partie intégrante de l’expérience. Les pastilles de charbon permettent la combustion du tabac, mélangé avec une mélasse aromatisée.
– Donc, là, elle est pas mal allumée. Je ne sais pas si vous voulez l’essayer ?
– C’est assez particulier ! (Rires) Je suis non fumeur, mais… bien là, oui, je suis curieux, je vais le faire ! Là, je dois juste…
– Oui, juste aspirer. Il y en a qui vont le garder en bouche, il y en a d’autres qui vont l’inhaler.

– Emmanuel Desalliers a déjà fumé la cigarette, mais il ne fume plus depuis 25 ans.
– Je ne serais pas capable de faire ça avec une cigarette. Des cigarettes, c’est comme si ça donnait un coup dans les poumons. Quand tu n’es pas fumeur puis tu
prends une puff, ça donne un bon coup. Avant de pouvoir s’habituer, la tête peut même te tourner. Ce qui n’est pas le cas là.
– L’eau refroidit la fumée ? »
– Oui.
– Effectivement, c’est très doux.
– Pour des raisons d’hygiène, on peut changer l’embout de plastique quand la pipe passe d’un client à l’autre. C’est assez particulier.
– C’est surprenant ?
– C’est surprenant, on a… On ne sent même pas de fumée. Non, pas du tout.
– C’est quoi qu’on recherche avec ça ? C’est quoi qui motive les gens à fumer du shisha ? Est-ce que ça favorise la détente ?
– Oui, entre autres, mais c’est plus un contexte social. Le monde, ils viennent entre amis partager une shisha.
– Il est parfaitement légal de fumer ici, même s’il s’agit d’un lieu public, puisque la Loi sur le tabac prévoit une exception : les salons où l’on fume du tabac à pipe ou le cigare. L’endroit est interdit aux mineurs, mais la clientèle du Hookah Lounge est tout de même principalement composée de jeunes adultes.

– Vous, si vous étiez père de famille, avec un enfant de 17 ans qui vous dit « je fume la shisha », ça vous inquiéterait ou pas ?
– Non… Bien, non, parce que je ne peux pas dire grand-chose ! (Rires) Je dirais qu’il n’y a pas assez d’études qui ont été faites sur ça pour pouvoir vraiment définir c’est quoi les effets. Des études vont dire, mettons, 45 minutes de shisha va équivaloir à 18 cigarettes. J’en ai d’autres qui disent 3. C’est sûr qu’à la base, le tabac est naturel, il n’y a pas d’additifs dedans, donc ça peut être moins pire, mais je ne peux pas vous dire que c’est bon pour la santé non plus. C’est de la fumée quand même.

– Pour en avoir le coeur net, nous avons donné rendez-vous au docteur Fernand Turcotte, professeur de santé publique à l’Université Laval, un spécialiste de la question.
– Moi, à ce qu’on m’a dit, c’est un produit qui est 100 % naturel, donc beaucoup moins dangereux que le tabac… dans lequel on rajoute de la nicotine et toutes sortes de produits. Qu’est-ce que vous en pensez, mon cher monsieur ?

– Monsieur Desalliers, c’est une niaiserie de vous dire ça, que le tabac est naturel. Les feuilles de radis sont naturelles, mais quand on les brûle, elles deviennent terriblement toxiques. Et comme la nicotine est plus diluée, les gens sont forcés d’aspirer et de filtrer de gigantesques volumes de fumée.

– Le fait que l’eau sert de filtreur, est-ce que c’est un filtre qui est efficace ?
– Pas du tout. Mais on estime que dans une séance de narguilé ou de shisha, d’une durée d’une heure à peu près, les gens fument, filtrent le volume en fumée qui serait produit par 100 cigarettes. L’Organisation mondiale de la Santé ne s’est penchée que récemment sur la shisha. Son étude, publiée en 2005, a sonné l’alarme, surtout pour les fumeurs de cigarettes qui, pour obtenir leur dose habituelle de nicotine, devront inhaler davantage de fumée.

– Au retour, on peut aussi acheter du tabac à shisha. Il n’y a pas que les bars à shisha qui sont à la mode auprès des jeunes. Les boutiques où l’on vend des pipes à eau ou le tabac à shisha font aussi de très bonnes affaires ces jours-ci à Montréal. Et comme il s’agit d’un phénomène nouveau, le gouvernement ne semble pas trop savoir comment encadrer cette nouvelle forme de tabagisme.
– Alors, Emmanuel, ici, on est encore rue St-Denis, Quartier Latin de Montréal.
– Oui, monsieur.
– Juste de l’autre côté de la rue, il y a deux endroits où ils vendent du shisha, où on peut aussi fumer de la shisha. Puis ici même, c’est un autre endroit où, on voit, il y a des pipes à shisha. Et puis à l’intérieur, il y a quelqu’un qui nous attend, justement, pour nous vendre du tabac. On va en acheter ?
– On va en acheter.
– Oh! Boy ! ok !
– Allez-y.

La boutique Casybec est tenue par un Syrien d’origine.
– Bonjour monsieur. Ca va bien ?
– Ça va bien, vous ?
– Son tabac à shisha provient de Syrie, de Turquie et d’Égypte.
– Ici, j’ai quelque chose comme ça, j’ai beaucoup de saveurs. J’ai une liste. Ici, ça, c’est la sorte qu’est-ce que j’ai.
– Ah ! la liste, là, c’est les saveurs ?
– Oui. J’ai le numéro un jusqu’au numéro 37.
– Est-ce qu’il y a sur les paquets une contre-indication pour les mineurs, les gens en bas de 18 ans ?
– Euh… oui, c’est supposé, mais c’est comme le tabac régulier, on ne peut pas vendre ça aux moins de 18 ans.
– Sur ces paquets, il n’y a pas d’avertissement sur les effets sur la santé semblables à ceux qu’on retrouve sur les paquets de cigarettes ou sur les blagues à tabac à pipe. Nous avons contacté Santé Canada où, étrangement, on nous a affirmé que ces paquets sont parfaitement légaux. On aurait jugé que les dispositions sur le tabac à pipe ne s’appliquaient pas au tabac à pipe à eau.
– Il y en a encore du tabac sans nicotine. C’est à peu près le même principe.
– Ça, c’est sans nicotine ?
– Ça, c’est sans nicotine, sans tabac. C’est du tabac sans nicotine, sans tabac.
– Sans tabac. Du tabac sans tabac ?
– Du tabac sans tabac.
– Ah ! oui ? C’est curieux. Est-ce que je peux voir?
– C’est fait avec les herbes. C’est 100 % naturel.

– Faite en Inde, cette mixture sans tabac est de plus en plus populaire. Son ingrédient principal ne provient pas de la plante du tabac, mais de fibres de canne à sucre. Justement, plus haut rue St-Denis, L’Orienthé ne sert que du shisha sans tabac. Le copropriétaire, Olivier Martin, nous a préparé une spécialité de la maison.
– C’est moins mauvais pour la gorge.
– Assez différent. Ça a bon goût.
– C’est différent, oui ?
– Oui.
– Je vais l’essayer, moi aussi.
– Donc, il y a une variété de saveurs très grande. Ça, c’est quelle saveur ?
– Ça, c’est orange.
– Ambiance décontractée, situé tout près de la rue Mont-Royal, L’Orienthé est un salon de thé sans permis d’alcool.
– Il n’y a pas de nicotine, il n’y a pas de goudron. Il n’y a pas tous ces agents conservateurs. C’est un produit qui est plus naturel.
– Donc, vous, est-ce que vous pouvez en vendre à des mineurs ?
– Bien, oui, vu qu’il n’y a pas de tabac, ils ne sont pas soumis à la Loi antitabac.

– Au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, on nous confirme que ce produit ne tombe pas sous le coup de la Loi antitabac puisqu’il ne s’agit pas de tabac à proprement parler. Le docteur Turcotte est stupéfait.
– Ça ne devrait pas être vendu aux mineurs et ça devrait normalement être encadré par tous les articles pertinents de la Loi sur le tabac. Et c’est aussi toxique. Je veux dire qu’il n’y ait pas de nicotine dans la boucane, ça ne change strictement rien, c’est une soupe toxique. » Pour faire brûler ce tabac-là, on a besoin de charbon.
– Bien sûr.
– Est-ce que ça, au niveau de la santé, il y a un effet ?
– Mais bien sûr ! La combustion du charbon dégage des gaz, dégage des métaux lourds, dégage ses propres produits toxiques, qui viennent s’ajouter à la soupe toxique. La combustion du charbon produit aussi de grandes quantité de monoxyde de carbone, un gaz inodore et mortel. La ventilation dans les bars à shisha est d’une importance capitale.
– Il est bien marqué sur le paquet : tar, c’est-à-dire goudron, 0 %. Qu’est-ce que vous en pensez ?
– C’est un mensonge franc. C’est impossible de faire de la combustion d’un produit végétal sans produire des masses de goudron. C’est un terme générique et ça désigne l’ensemble des produits toxiques qui sont provoqués par une combustion incomplète. Ce qui dans la cigarette, dans la fumée de tabac, rend les gens malades, ce n’est pas la nicotine en soi, c’est la soupe toxique, qui contient 4 700 ingrédients, qu’on contraint les fumeurs à filtrer pour en extraire la nicotine dont l’organisme a besoin.
– Je comprends, mais par contre, on dit que comme il n’y a pas de nicotine, lui il peut en fumer une fois, puis pendant deux semaines ne pas fumer. Donc, au niveau de la dépendance, il y a quand même un avantage ?
– Bien sûr, quand il n’y a pas de nicotine, le risque de devenir toxicomane à la nicotine est inexistant.
– C’est drôle parce que quand on a essayé une fameuse pipe à eau, bourrée de shisha, avec une bonne saveur, qui était très bonne au goût, on n’a pas l’impression d’ingurgiter aucune de ces substances-là, ça ne paraît même pas. C’est ça qui est inquiétant, c’est qu’on ne le sent pas.
– C’est très inquiétant. Le plomb, le cadmium, l’arsenic, ça ne goûte rien, vous savez. Ça empoisonne pareil.
– Il s’insurge aussi contre la Loi antitabac qui permet aux bars à shisha de continuer leurs opérations. Est-ce que ça devrait être interdit ?
– Mais bien sûr ! Et ça le sera, c’est une question de temps.
– Qu’est-ce que vous allez dire à votre fils ?
– Bien, je vais attendre qu’il ait vu le reportage. Parce que lui encore, comme moi-même hier soir, avant de rencontrer le médecin, le docteur, on était toujours sous l’impression que c’est pas si pire que ça. Mais là, je change carrément mon chapeau de bord. Et puis, mon fils, lorsqu’il visionnera le reportage, je pense qu’il va rester surpris. Je pense que je n’aurai pas grand-chose à lui dire. Il va tout comprendre ça. Un petit bonhomme intelligent et il va comprendre ça assez rapidement, je pense.

– Monsieur Desalliers, merci beaucoup. Merci d’avoir participé au reportage.
– Merci à vous.
SOURCE : SRC Télévision – Émission 5 sur 5, le dimanche, 25 février 2007 – 17:30 HNE
5 sur 5, épisode 100
GILLES GOUGEON, animateur
Pour regarder ce reportage :
http://www.radio-canada.ca/actualite/v2/5_sur_5/niveau2_liste147_200702.shtml#